Le IIIe Forum Social Mondial (2003): "Un Autre Monde Est Possible" à Porto Alegre, Brésil, par Philippe LeBlanc, o.p.

23-28 January 2003
Porto Alegre, RS, Brazil
Le IIIe Forum social mondial fut un évènement grandiose et sans précédent dans les annales des rencontres de la société civile. Il a eu lieu du 23-27 janvier, 2003 à Porto Alegre au Brésil. Les débats du Forum social ont été dominés par la perspective d’une guerre contre l’Irak. et la lutte contre la mondialisation de l’économie et ses sequelles. Le thème officiel du Forum “Un autre monde est possible” se répercutait dans les débats sur la lutte contre l’économie néo-libérale et la mondialisation telle que perçue par les tenants de Davos.

100,000 personnes

Le Forum social de Porto Alegre a attiré 100,000 personnes tandis que le Forum économique mondial de Davos, Suisse, qui se tenait en même temps, ne regroupait que 2300 participants. Parmi ces derniers se trouvaient les représentants des grandes puissances mondiales ainsi que les chefs des grandes entreprises multinationales. À Porto Alegre on retrouvait les forces des mouvements démocratiques et des droits humains, et les opposants au système économique néo-libérale. À Davos, la participation est sélective et limitée tandis qu’à Porto Alegre toute la société civile y est invitée.

Porto Alegre rejoint ceux qui luttent pour un système humanisant, juste et équitable. Les enjeux dans les deux camps sont immenses quant à la survie de notre planète et à la qualité de vie de milliers de nos frères et soeurs. Porto Alegre et Davos représentent deux points de rencontre et de divergence sur la mondialisation et ses effets sur l’économie mondial de même que son impact sur le projets sociaux des pays les plus pauvres. Le Forum de Davos est plus petit que celui de Porto Alegre mais il est plus lourd de conséquences.

Le IIIe Forum de Porto Alegre se voit comme un espace où divers groupes et organisations peuvent se recontrer, s’exprimer, présenter et échanger des idées. Le Forum proposait cinq axes qui servent de points d’intersection pour les discussions et débats autour de la lutte contre la mondialisation néo-libérale et son impact sur la survie de la planète. Les cinq axes thématiques proposés pour le Forum étaient:
• Développement démocratique et durable
• Principes et valeurs, droits de l’homme, diversité et égalité
• Médias, culture et contre-hégémonie
• Pouvoir politique, société civile et démocratie
• Ordre mondial démocratique, combat contre la militarisation et promotion de la paix.

Présence du Président du Brésil

La présence au Forum du nouveau Président du Brésil, Luiz Inácio Lula da Silva a été un autre point marquant de la rencontre. Pour plusieurs, son élection est un signe de l’accession au pouvoir de la
société civile et des mouvements d’action politique accéder. Le Président Lula et son Parti des Travailleurs représentent les aspirations du Forum de Porto Alegre et donnent l’espoir d’une transormation de la vie politique en Amérique latine. Suite à son discours devant 110,000 personnes au Forum, le Président s’est rendu à Davos portant avec lui le message de la possibilité d’un autre monde. Au Forum économique de Davos, il a proposé la création d’un fonds anti-faim pour les pays en voie de développement, appelé “l’accord mondial pour la paix et contre la faim”. Pour plusieurs, le succès ou l’échec du Président Lula aura de graves conséquences, positives ou négatives, pour l’avenir de la démocratie participative en Amérique latine.

Il reste à voir si le nouveau Président peut mettre en oeuvre son projet de démocratie participative et réaliser ses objectifs sociaux tels que son grand programme de “Faim Zéro” dont le but est d’éliminer la faim au Brésil, qu’il a lancé le 30 janvier, 2003. Le dominicain frei Betto est un des conseillers spéciaux pour pour la mise en oeuvre de ce projet assez grandiose. Frei Betto est aussi conseiller auprès du Mouvement des travailleurs ruraux sans terre et de l’Union brésilienne des mouvements populaires.

Les Dominicains au Forum

Une soixantaine de dominicains de 15 pays ont participé au IIIe Forum social mondial . Les dominicains du Brésil étaient présents en grand nombre. En effet, ils sont engagés depuis des années dans les grandes questions de justice du pays telles que la situation des sans-terres et celle des esclaves du travail.

Les dominicains ont joué un rôle important dans un des grands ateliers du Forum, “Main dans la main contre l’esclavage”. L’atelier portait sur la question du travail forcé, organisé en partenariat avec plusieurs organisations brésiliennes dont la Commission Justice et Paix de la Famille dominicaine ( CJP-OP), la Commission pastorale de la Terre (CPT), et le groupe de solidarité St-Dominique. L’atelier a attiré plus de 7,000 personnes et y participaient: Mgr Tomáz Balduíno, o.p., Président de la Commission pastorale de la terre, Frei Betto, op. conseiller principal du Président du Brésil, Henri Burin des Roziers, o.p. (CPT, RENAP) et fr Xavier Plassat, o.p. (CPT, CJP-OP). L’atelier avait comme but de démontrer la réalité du travail forcé au Brésil et partout dans le monde en vue de sensibiliser les participants au problème et les engager dans des actions en vue de son éradication. (Voir l’article “Au Brésil, des dominicains aux côtés des paysans dépouillés par les grands propriétaires et à la recherche d’une terre”, dans SOURCES, no 5; XXVII, septembre-octobre 2001)

Sur la question de l’Irak, une soeur dominicaine irakienne, soeur Sherine de Mosoul a donné une conférence avec trois autres intervenants devant un auditoire de 7,000 personnes sur la situation d’appauvrissement du peuple irakien sous les le régime des sanctions.

Dans sa présentation, elle a décrit la situation dans son pays, surtout en ce qui concerne les femmes et les enfant: “Les sanctions imposées par l’ONU sont un génocide. Elles détruisent le peuple irakien, surtout les femmes et les enfants, leur culture et leur terre. Les conséquences des sanctions sont plus sérieuses que tous les bombardements de la guerre de 1991. L’embargo et les sanctions économiques nous privent de notre droit d’apprendre et de développer. Elles ne peuvent être justifiées. Les innocents, les faibles et les sans-voix ne devraient être tenus responsables pour les erreurs des autres. Les sanctions doivent être levées afin que notre pays puisse retrouver sa dignité, son expérience de développement normale et qu’il puisse établir des relations normales et productives avec les autres peuples. Je vous implore à vous tous présents selon vos capacités de faire pression sur les chefs des grandes puissances, plus particulièrement sur le Président des États-Unis, pour leur demander la levée des sanctions injustes et destructrices et pour empêcher le cauchemar d’une autre guerre qui hante les enfants, les femmes et les plus vulnérables de notre pays. Tout cela en vue de leur restaurer leur dignité.” À la fin de sa présentation, l’auditoire a fait une ovation prolongée à soeur Sherine.

Et la suite...
Suite au Forum de Porto Alegre, la Commission de Justice et Paix du Brésil a addressé un communiqué à la famille dominicaine déclarant “que cet ‘autre monde’ qu’on annonce et dont on parle est fondé sur le développement démocratique et durable, sur des principes et des valeurs qui placent l’être humain au centre de l’univers, respectant les droits humains, la diversité et l’égalité; sur un nouveau pouvoir politique vraiment ouvert à la participation de la société civile et de la démocratie; sur une nouvelle forme de communication qui valorise la diversité culturelle, qui est respectueuse et contre-hégémonique; enfin, sur un ‘autre monde’ fondé sur une recherche d’une paix démocratique, non-militarisée et qui sert à promouvoir un ordre mondial.”

Selon la politique du Forum, aucune déclaration commune est adoptée à la fin du Forum. Cependant, dans la conférence de presse finale, les membres du comité organisateur ont tiré quelques conclusions du IIIe Forum. Leur rêve demeure une nouvelle vision de l’économie et la démystification du système capitaliste. Selon eux, le monde a besoin d’un nouvel agenda et c’est aux citoyens du monde de le construire. Ils insistent beaucoup sur l’importance de la diversité des points de vue dans les débats et pour eux une telle diversité peut transformer la politique.

Aussi, cette année a vu d’énormes changements dans l’organisation du Forum et le nombre de participants. Le premier forum attirait 3,000 personnes, le deuxième 10,000 personnes et celui-ci attirait 100,000. personnes venant de 152 pays avec plus de participants d’Afrique et d’Europe. On a estimé qu’il y avait aussi 4,000 journalistes au Forum.

Enfin, les membres du comité organisateur encouragent le développment de forums nationaux et régionaux en préparation du prochain forum qui aura lieu en Inde, en 2004.

Philippe LeBlanc, o.p.
Article paru dans la revue SOURCES, No 3 XXIX; Mai-juin 2003
Fribourg, Suisse
Oral, Written or Summary: 
Meeting Year: 
2003
Meeting: 

wsf02

World Social Forum
Meeting Name: 
World Social Forum