Colloque organisé par le COJEP

Office des Nations Unies à Genève

 

Les Droits de l’Homme dans un monde globalisé : défis à relever

Par Gabriel Nissim,

Membre de la délégation de « Dominicans for Justice and Peace »

Président de la Commission « Droits de l’Homme »

de la Conférence des OING du Conseil de l’Europe

 

 

Merci au COJEP d’avoir voulu marquer ce 10 décembre par une réflexion sur la situation actuelle des Droits de l’Homme dans notre monde désormais effectivement globalisé : la mondialisation et ses conséquences nous obligent sans aucun doute à repenser nos stratégies pour promouvoir si possible, et au minimum pour maintenir les standards actuels de respect de ces droits face aux nouveaux défis qui nous sont posés. Je me limiterai ici à la situation européenne puisque c’est elle qu’il m’est surtout donné de connaître dans le cadre du Conseil de l’Europe.

 

Dans quelques semaines va se tenir une importante Conférence internationale à Interlaken, en Suisse, pour traiter de l’avenir de la Cour européenne des Droits de l’Homme à Strasbourg. Cette initiative de la présidence suisse du Conseil est bienvenue, en raison des difficultés croissantes de la Cour de Strasbourg à faire face aux plaintes qui arrivent devant elle : pas moins de 50.000 par an ! La Cour est au bord de l’asphyxie, et les réformes de procédure proposées depuis plusieurs années se heurtent au refus d’un seul des Etats membres, la Russie.

Pourtant, à y regarder de plus près, ces 50.000 plaintes annuelles sont finalement assez peu au regard des 850 millions d’habitants des Etats membres du Conseil : une plainte en moyenne pour 17.000 habitants ! Ce serait trop beau si cela reflétait la réalité de la situation des droits de l’Homme en Europe…

Un tel chiffre traduit en fait deux données, à souligner l’une et l’autre.

 

  1. 1.     Une ère de progrès et d’universalisation des Droits de l’Homme

 

La première, ce sont les progrès immenses accomplis, en Europe d’abord, dans le domaine des Droits de l’Homme depuis 60 ans : la Convention européenne des droits de l’Homme, les très nombreux textes du Conseil de l’Europe, l’existence même du Conseil et de la Cour représentent un ensemble exceptionnel au regard de ce qui se passait auparavant en Europe. On rejoint là sans aucun doute ce qui est le plus précieux et l’essentiel de notre civilisation européenne, puisé à la source de la tradition abrahamique et repris par la pensée philosophique séculière des Lumières : le fait même que des droits inaliénables soient « reconnus » à chaque personne par le simple fait qu’elle est un être « humain » – et que ces droits ne soient pas « concédés » par la loi ou par une autorité qui pourrait défaire ce qu’elle a fait ; le fait aussi que ces droits soient reconnus sans discrimination d’aucune sorte, tant il est vrai qu’une discrimination, pour quelque motif que ce soit, ouvrirait la porte aux violations des droits à l’égard de n’importe qui d’autre. Aujourd’hui en Europe, dans aucun pays, aucune personne, aucune autorité politique ne peut faire comme si les Droits de l’Homme n’existaient pas : toute violation, qu’elle soit le fait de particuliers ou des pouvoirs publics, est désormais condamnable au nom des Droits de l’Homme. C’est là un progrès incommensurable.

Certes cela ne veut pas dire que cela est acquis une fois pour toutes – il s’agit plutôt d’une possibilité à saisir sans cesse, à faire fructifier sans cesse. Néanmoins, dans le contexte actuel de la mondialisation, cette référence aux Droits de l’Homme est devenue de fait une référence incontournable : même si un Etat n’est pas prêt à la mettre en œuvre, il ne peut plus l’ignorer, on peut l’invoquer à son encontre et il lui faut alors se justifier : cela montre que la référence aux Droits de l’Homme est devenue de fait universelle.

 

Cette universalité des Droits de l’Homme est une réalité pour – au moins – trois raisons.

 

D’abord parce que la souffrance est universelle : quand des femmes, des enfants, des hommes souffrent hélas de violations de leurs droits élémentaires, ils souffrent de façon comparable, où que ce soit dans le monde, car l’humanité est la même partout, d’un bout du monde à l’autre, d’une culture à une autre. Demandez aux victimes de Pol Pot ou de l’apartheid, demandez aux victimes des conflits au Moyen Orient, de quelque côté qu’elles se trouvent, elles partagent toutes la même souffrance. Les mères qui voient mourir leurs enfants souffrent de la même façon où que ce soit, et c’est bien pourquoi elles ont su reconnaître mutuellement cette souffrance identique et se mettre ensemble, sans haine, créer des associations, par exemple entre mères palestiniennes et israéliennes, pour lutter pour la paix et la justice à l’égard de tous – pour le respect de la dignité et de la vie de tous.

 

Une deuxième raison tient à la mondialisation elle-même : que les gouvernements l’acceptent ou non, les gens, eux, de plus en plus, savent désormais à travers les médias ce qui se passe ailleurs ; ils savent qu’ailleurs dans le monde il y a des endroits où les droits de chacun sont moins violés. L’exemple est contagieux : une femme qui subit la violence conjugale sait maintenant que ce n’est pas quelque chose auquel elle doive se résigner comme si c’était dans la nature des choses ; non, elle peut demander le respect de sa dignité. Pour une personne qui subit l’esclavage, il en va de même : c’est ainsi qu’une femme africaine retenue plusieurs années en esclavage a récemment obtenu la condamnation de son pays par la Cour africaine des Droits de l’Homme ainsi que réparation.

 

Une troisième raison, et sans doute la raison essentielle, c’est que, dès là que quelqu’un entend parler de la dignité de l’être humain en tant que tel sans aucune discrimination, cela éveille ou réveille en lui la capacité innée qui est la sienne – qui est la nôtre à chacun – à prendre conscience de sa propre dignité en même temps qu’à regarder l’autre comme un frère ou une sœur en humanité.

Capacité innée – mais pour autant pas spontanée, car notre premier mouvement est souvent (toujours ?) le désir d’éliminer l’autre qui me gêne, comme le souligne le philosophe Paul Ricoeur, retenant la leçon biblique de l’épisode de Caïn et d’Abel. Il nous faut donc par un acte libre et volontaire reconnaître l’humanité de l’autre et en tirer les conséquences quant au respect dont il doit jouir autant que moi. Oui, la fraternité est une attitude dont la possibilité est inscrite en chaque être humain sans exception, mais il revient à chacun – c’est sa responsabilité et sa liberté – d’accepter de s’y laisser éveiller et de choisir de la mettre ou non en œuvre. Cela veut donc dire que la solidarité, le respect de l’autre, pour universels qu’ils soient, ne sont jamais universellement réalisés, mais qu’ils peuvent le devenir sans cesse davantage. Et donc nous avons à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour qu’advienne sans cesse à nouveau ce respect du visage humain de l’autre, quel qu’il soit.

 

  1. 2.     Surmonter la peur de l’autre

 

Ces 50.000 plaintes déposées annuellement devant la Cour européenne des Droits de l’Homme que nous évoquions au début de cette intervention, même si elles sont proportionnellement très peu, sont pourtant encore beaucoup trop, surtout quand on sait qu’elles proviennent dans leur immense majorité de seulement cinq pays européens. Et surtout elles ne sont hélas que le sommet visible de l’iceberg – l’iceberg de ces très nombreuses violations qui n’arrivent pas jusqu’à Strasbourg.

Or à regarder les diagnostics posés par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe ou à lire les rapports de certaines ONG sur la situation des Droits de l’Homme en Europe, on s’aperçoit que la principale de ces violations concerne les discriminations croissantes à l’égard de certaines catégories de la population, notamment les personnes immigrées et leurs enfants.

C’est pourquoi parmi les nombreuses failles et défis concernant les Droits de l’Homme aujourd’hui, je n’insisterai que sur l’un d’entre eux, que je tiens pour le plus urgent et le plus difficile à surmonter : la peur et le refus de l’étranger.

A la vérité cela ne date pas d’aujourd’hui : la peur de  « l’autre » est une donnée permanente de l’humanité. Les groupes humains ont toujours eu tendance à se méfier de l’étranger. On le constate dans les quartiers de nos villes, dans nos villages, la « solidarité » est d’abord un sentiment de type tribal : il y a ceux qui sont d’ici et les « autres », et toi qui viens d’ailleurs, si tu viens ici, tu n’es pas le bienvenu. Tu es et tu restes parfois pour des générations un « étranger ». On peut faire de beaux discours sur le « métissage » en Europe, sur le fait que l’autre est une source de richesses et non une menace. Pourtant, d’abord, il y a le refus de l’étranger. Il ne faut pas penser que l’accueil de « l’autre » chez moi soit une attitude spontanée ni facile : c’est tout le contraire. L’autre est ressenti d’abord plus ou moins consciemment comme un envahisseur qui vient menacer ma sécurité, mon emploi, remettre en cause la façon de vivre qui me semblait « naturelle » ; par sa simple présence il remet en cause le lien spontané entre un territoire et une identité.

En outre, dès là qu’il y a un problème quelconque, l’étranger est le bouc émissaire tout trouvé. Nous avons l’habitude de dissimuler une bonne part de nos problèmes internes en désignant des boucs émissaires : en Occident c’était hier le communisme, aujourd’hui c’est l’islamisme, comme dans d’autres parties du monde le bouc émissaire est l’Occident, comme aussi un peu partout et plus ou moins à toutes les époques les Juifs.

 

Face à cette attitude, les bonnes paroles ne suffisent en rien : il s’agit d’un problème de fond qui prend une nouvelle urgence en notre époque de mondialisation et de brassage accru des populations, des cultures et des religions. 

 

Car la perception immédiate de ma propre identité vient du regard que je porte sur l’autre, de la présence de l’autre, soit qu’il me ressemble et alors cela me sécurise, soit au contraire qu’il soit différent et alors ma réaction devient « moi c’est moi, et toi, t’es toi – et toi, tais-toi ! » Alors, face à cette différence, la réaction la plus habituelle, c’est de réduire la différence ou de l’éliminer, car pour vivre ensemble avec un « sentiment » de « sécurité », il semble qu’il faille un minimum d’accord. Certes il y a eu des endroits, des systèmes politiques, culturels, religieux où la coexistence a pu se faire entre personnes très différentes : Sarajevo ou le Liban à une certaine époque, l’empire ottoman peut-être… mais habituellement c’est ou l’adaptation ou au minimum l’expulsion. Et tant que la différence subsiste, elle est source de discrimination. La différence apparente l’emporte sur la ressemblance humaine fondamentale.

Telle est actuellement la situation de nombreuses minorités, victimes d’une montée croissante des discriminations. Et le danger serait d’exciper des discriminations dont les « miens » sont victimes ailleurs pour traiter les « leurs » de la même façon ici, par exemple entre minorités chrétiennes en pays musulmans et minorités musulmanes en pays de tradition chrétienne : la dignité d’une personne en tant qu’être humain est une donnée de fait que j’ai à reconnaître et à respecter sans considération de toute appartenance quelle qu’elle soit, et quelle que soit la situation dans d’autres pays à l’égard de ceux qui me sont proches. Parler comme on l’entend parfois de « réciprocité » dans ce domaine, c’est déjà accepter des motifs de discrimination.

 

Un appel particulier doit ici être adressé aux religions et à leurs responsables (dont beaucoup d’ailleurs depuis longtemps s’emploient activement et positivement à cet égard).

C’est qu’en effet les religions sont profondément liées aux identités nationales et à la perception de cette identité. Dans le passé comme dans le présent elles ont joué et jouent la plupart du temps un rôle central dans la cohésion d’une population en sacralisant cette cohésion comme en sacralisant le pouvoir en place. Il faut d’ailleurs souligner que même si, dans notre Europe occidentale, on assiste à une sécularisation généralisée de la société, le sentiment d’appartenance identitaire reste profondément lié à la religion traditionnelle dans la culture locale.

Pourtant, le message abrahamique dont sont héritières les trois religions monothéistes, c’est la fraternité universelle issue d’un Dieu unique, Père et créateur de l’humanité toute entière : une fraternité universelle qui surpasse toute différence, qui n’est pas niée par ces différences, et qui assume ces différences. Il ne peut y avoir d’unité réellement humaine dans un groupe humain, qu’il s’agisse du couple, de la famille, d’un groupe social, d’une nation, de l’Europe, que par la différence assumée et acceptée. Les différences de sexe et de générations sont fondatrices à cet égard – elles symbolisent toutes les autres différences possibles en montrant que l’unité n’est pas et ne doit jamais être l’uniformité (caricature de l’unité), mais bien l’unité dans la diversité. C’est qu’en effet je ne peux devenir moi-même que dans et par la relation à l’autre différent, nous en faisons chacun l’expérience. Et dans le même temps, l’affirmation de moi-même ne peut se faire humainement que dans la reconnaissance simultanée de l’humanité de l’autre différent. Je n’atteins ma propre humanité, nous dit le message monothéiste abrahamique, que si je me laisse humaniser par la rencontre réelle avec l’autre différent.

 

  1. 3.     Des pistes d’action

 

Face à cette situation de peur croissante vis-à-vis de « l’autre », il faut souligner l’inadaptation des modèles sociaux et politiques existants, qu’il s’agisse du modèle intégrationniste à la française, ou du communautarisme à l’anglo-saxonne. C’est une tâche urgente pour les responsables politiques et les citoyens que de chercher de nouveaux modèles qui puissent répondre aux défis actuels, comme le souligne le récent Livre Blanc du Conseil de l’Europe sur le Dialogue interculturel et interreligieux.

Face à la perception négative de l’autre, on s’aperçoit en particulier que la peur mutuelle diminue avec le développement de la mixité sociale et des rencontres concrètes : c’est souvent là où il y le moins d’étrangers sur place que la peur est la plus vive. Au contraire, les échanges de paroles, de services, le vivre ensemble concret évacuent les fantasmes selon lesquels on imaginait l’autre. De belles expériences ont été faites quand on a offert aux uns et aux autres de se raconter mutuellement leurs histoires personnelles : cet « échange des mémoires » crée un sentiment de profonde compréhension mutuelle. 

 

Aussi, face à cette peur de l’étranger comme face aux autres défis actuels concernant les droits de l’Homme, trois pistes seraient à privilégier.

 

L’importance d’abord d’instances internationales comme le Conseil des Droits de l’Homme des Nations Unies, le Conseil de l’Europe, l’UNESCO, etc. On peut estimer insuffisant et insatisfaisant le travail qui s’accomplit dans ces enceintes, mais parce que ces instances sont centrées sur les Droits de l’Homme, elles en maintiennent visible l’exigence d’universalité à niveau international. De multiples violations des Droits de l’Homme subsistent en Europe et ailleurs, mais si ces instances n’étaient pas là, ce serait la porte ouverte à infiniment plus d’atteintes à ces droits. Il n’y aurait plus aucun frein ni pour les personnes ni surtout pour les gouvernements : la « raison d’Etat » aurait vite fait de régner sans partage. Il faut donc maintenir contre vents et marées – et c’est en particulier le cas face à l’insécurité issue du terrorisme – ces institutions internationales et les standards qu’elles établissent en matière de Droits de l’Homme. Ceux-ci ne sont pas « un luxe pour les temps calmes » comme le voudraient nombre de gouvernements. Autant qu’à d’autres époques, et précisément face au terrorisme qui voudrait réduire notre conception de l’humanité à la mesure de la sienne, il nous faut maintenir les droits de l’Homme et leur respect au cœur de l’humanité, car c’est là et seulement là que l’humanité est elle-même.

 

Une seconde piste concerne la nécessité d’une militance accrue dans le domaine des droits de l’Homme.

Beaucoup déjà s’y mobilisent, et pourtant trop peu encore : « la moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux ». De très nombreuses personnes de bonne volonté existent mais la plupart du temps elles ne savent pas comment s’organiser, s’associer, mener des actions pertinentes. En cette époque de « réseaux » les ONG existantes auraient tout intérêt à créer autour d’elles non seulement un réseau de soutien financier, mais un réseau d’information et d’action. Parmi les jeunes en particulier, on voit bien comment leur enthousiasme est prêt à s’employer pour des causes concrètes.

De même, nous aurions tout intérêt à développer entre ONG des liens plus étroits – mais comment le faire alors que déjà nos forces sont limitées ? Comment devenir ensemble au service des Droits de l’Homme une force avec laquelle les gouvernements devraient compter ? Comment créer et maintenir un véritable mouvement d’opinion dans ce domaine ?

Il faudrait au moins qu’entre ceux qui travaillent dans le cadre des Nations Unies, de l’UNESCO, du Conseil de l’Europe, il y ait des liens plus fréquents et parfois des actions communes.

 

Et surtout, surtout – troisième piste – l’éducation aux Droits de l’Homme. Quel que soit le travail effectué dans les institutions politiques, religieuses, internationales ou par les ONG, le respect des Droits de l’Homme ne sera effectif que s’il est enraciné dans les convictions intimes de chaque personne. 

Il nous faut donc apprendre à convaincre ! Il y a à entreprendre un immense travail d’éducation au respect, et cela dès l’enfance. Dans la société de consommation qui est la nôtre, où tout nous pousse à une individualisation croissante, le but est rien moins que de réveiller le sens de l’autre, le sens de la responsabilité de chacun et de tous à l’égard les uns des autres. Il nous faut donc développer toute une action pédagogique dès l’enfance : c’est ainsi qu’on enracinera le sens des Droits de l’Homme en chacun et ce sera le plus sûr moyen de faire de ces droits une réalité. D’ailleurs l’expérience montre que les enfants et les jeunes plus que les adultes comprennent intuitivement combien le respect mutuel représente une alternative heureuse face à l’exclusion et à la violence.

 

Le but véritable de ce chemin d’éducation personnelle, c’est de permettre à chacun d’atteindre à sa pleine dignité humaine, tant il est vrai que cette dignité consiste en dernier ressort à exercer ses propres responsabilités au sein de la communauté humaine, des responsabilités de solidarité et de respect actif les uns envers les autres. 

Meeting: 

News

News
Meeting Year: 
Meeting Name: 
News